Women In Motion : Julianne Moore défend un cinéma à hauteur d’homme et le pouvoir des récits féminins

Invitée d’honneur de la masterclass Women In Motion orchestrée par Kering, Julianne Moore a illuminé le Festival de Cannes. Face à la journaliste de Variety, Angelique Jackson, l’actrice oscarisée livre une réflexion vibrante sur ses choix de carrière, l’urgence de la parité et son amour intact pour le jeu. 

Propos recueillis par Annabel Mora

Angelique Jackson : Vos rôles ont toujours valorisé les femmes. Quel effet ça vous fait d’être célébrée ici ?

Julianne Moore : C’est un immense honneur. En tant qu’acteur, on vit dans une gig economy, on passe d’un projet à un autre en se demandant toujours ce qui vient après, jamais ce qu’il y a derrière. Cette masterclass est un magnifique moment de réflexion. Quand je repense à mon parcours, ce qui me revient, c’est le plaisir. J’adore incarner des personnages et raconter des histoires. Je préfère mille fois être dans l’action que d’en parler.

Angelique Jackson : Quand avez-vous ressenti ce déclic pour la première fois ?

Julianne Moore : Tout a commencé quand j’ai appris à lire. C’était miraculeux de se sentir vue à travers un livre et de toucher à l’universalité de l’expérience humaine. Comme je n’étais ni sportive ni douée en maths, j’ai transposé ce plaisir au club de théâtre de l’école. Le cinéma en est le prolongement parfait. C’est un travail d’équipe, un jeu d’enfant élaboré que l’on pratique à l’âge adulte avec d’autres personnes qui adorent faire semblant.

Angelique Jackson : En 2003, vous partagiez l’affiche de “The Hours” avec Nicole Kidman et Meryl Streep. Un moment unique de sororité à l’écran. Que vous en reste-t-il ?

Julianne Moore : À l’époque, je n’en revenais pas. Nous étions dans trois segments séparés du film, mais liées par l’histoire. C’est une magnifique représentation de ce que signifie être en relation avec les récits des autres femmes. Meryl Streep a été la première actrice moderne à me donner le sentiment d’être à la fois accessible et inaccessible, humaine, glamour et courageuse. Elle a allumé un feu en nous toutes.

Angelique Jackson : Vous portez aujourd’hui ce flambeau, notamment via l’engagement de Women In Motion à travailler avec des réalisatrices. Comment choisissez-vous vos rôles aujourd’hui ?

Julianne Moore : Au début, on prend le travail qu’on nous donne. Avec le temps, on gagne en autorité. Ce que je cherche avant tout dans un scénario, c’est le point de vue. Je veux savoir précisément de qui est l’histoire et comment elle est racontée. Je suis d’ailleurs de moins en moins intéressée par la tragédie artificielle, les explosions ou les meurtres sans émotion réelle en dessous. Ça me fatigue. Je viens de tourner une comédie musicale avec Jesse Eisenberg. C’est l’histoire d’une femme pour qui décrocher un rôle dans un petit théâtre communautaire est crucial. Ce sont ces enjeux à hauteur d’homme qui m’intéressent.

Angelique Jackson : Les statistiques montrent pourtant un recul de la représentation des femmes à l’écran (37,1 % en 2025). Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Julianne Moore : C’est un problème mondial qui dépasse le cinéma : on manque de représentativité dans les comités de direction, dans les médias, à l’université… Comment fait-on tomber ce mur ? Une brique à la fois, en faisant des choix conscients, en utilisant nos privilèges et en s’entraidant. Les femmes sont leurs meilleures alliées, c’est notre formule secrète. Mon équipe est d’ailleurs exclusivement féminine. On se rassemble car nos valeurs et nos goûts s’alignent.

Angelique Jackson : Vous agissez aussi de plus en plus comme productrice exécutive pour soutenir d’autres cinéastes. Pourquoi ?

Julianne Moore : Nous vivons dans une économie de l’attention où tout le monde crie « regardez par ici ! ». Si j’ai la capacité et le privilège d’aider une œuvre forte à trouver sa place dans la culture, de braquer les projecteurs sur elle, c’est un sentiment merveilleux.

Angelique Jackson : En coulisses, nous parlions de l’anniversaire du film Crazy, Stupid, Love où vous partagiez l’écran avec Emma Stone, qui produit justement votre nouveau film avec Jesse Eisenberg.

Julianne Moore : Emma est un talent incroyable. Dès “Crazy, Stupid, Love”, j’ai vu à quel point elle était vive et habitée à l’écran. Aujourd’hui, elle et son mari ont leur société de production, Fruit Tree. Ils ont un goût merveilleux et c’est fabuleux de maintenir cette relation créative sur le long terme. Dans “Crazy, Stupid, Love”, il y a d’ailleurs cette réplique que j’adore où mon personnage avoue être allé voir “Twilight” en cachette parce que son mariage s’effondrait. C’est drôle, mais cela résonne parce que c’est profondément humain et spécifique.

Angelique Jackson : C’est cette même vérité humaine qui vous a menée jusqu’à l’Oscar pour Still Alice. Quel est votre meilleur souvenir de cette soirée ?

Julianne Moore : Juste avant la cérémonie, quelqu’un m’a dit : « Tu vas gagner ce soir. Mais si tu perds, ce sera la plus grosse surprise de l’histoire des Oscars ». J’ai passé toute la soirée avec une angoisse terrible (rires) ! Heureusement, la soirée a été magique. Eddie Murphy est même venu se présenter à moi au premier rang, mon mari a failli s’évanouir !

Angelique Jackson : On vous retrouvera bientôt chez Jesse Eisenberg ou encore Tom Ford. Qu’attendez-vous de l’avenir ?

Julianne Moore : Avec Tom Ford, c’est surtout beaucoup de robes et de paillettes (rires) ! Pour le reste, la vie n’est pas une ligne droite. Je veux juste continuer à faire ce métier, à rester curieuse et à trouver du sens dans ce que nous partageons.

Crédits photo de couverture : https://www.instagram.com/juliannemoore/

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